Les maux du coeur

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17 septembre, 2008

Valse en croisière

Classé dans : — forcat @ 15:25

pe3miu01acbfnormal.jpg  Le bateau accoste le quai en douceur et les applaudissements résonnent  une fois de plus jusqu’à la cale. Les deux amants s’engouffrent en compagnie des autres passagers sur le pont principal, l’heure est venue de quitter le navire. Tout l’équipage est là, souriant, aligné comme pour une cérémonie officielle. C’est l’heure de retrouver la terre ferme, Rodriguez tend fièrement son bras à Dominique et s’apprêtant à descendre salue l’équipage qui s’est distingué par la qualité de son accueil. 

Echec et Mat se dit Dominique, ce n’est plus qu’une folle histoire et l’issue n’en sera qu’une sacrée vérité inattendue. Ils s’approchent du dernier rempart pour la liberté, elle sort une cigarette, ses mains tremblent s’énerve sur le briquet, et Rodriguez sentant que quelque chose ne va pas, lui présente son briquet en argent puis referme le clapet et lui dit : 

-          Nous avons beaucoup de chose à nous dire Mademoiselle ! Dominique ne bronche pas, elle laisse s’évaporer la fumée de sa cigarette, contemple le paysage, ses oreilles sont restées sourdes à l’engouement de Rodriguez. En tout cas, j’espère que l’honneur du Sieur Arthur en prendra un coup et qu’il fera les gros titres demain. Après un soupir de satisfaction, l’angoisse s’est dissipée peu à peu et fait place à une explosion de rire qui laisse Rodriguez perplexe. Echec et Mat mon vieux, se dit Dominique. 

Rodriguez ne soupçonne pas qu’il a été manipulé et que cette rencontre fortuite n’est pas le fruit du hasard mais l’aboutissement d’une intrigue dont il ignore tout. 

*** 

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Embarquée pour une croisière sur le « Queen of the sea », Dominique a choisit le Pont 9 pour sa vue imprenable et sa proximité avec la passerelle. Enthousiaste et désinvolte, elle n’a de cesse d’admirer sa petite frimousse, son look, sa coiffure, tout doit être parfait. Derniers artifices pour la séduction, les lunettes, la crème, et le petit déhanchement sensuel c’est parti. 

Dominique se tient à l’entrée de la terrasse, comme pour aimanter les regards. D’un œil observateur, elle repère un transat aux coussins fleuri, ça rappelle les îles, l’exotisme. Dans un angle discret, un homme d’une certaine classe suit ses moindres faits et gestes. Dominique déploie la panoplie, s’étire, effectue un mouvement circulaire, elle semble glisser à fleur du sol puis s’installe. 

Rodriguez n’est pas resté insensible à cette silhouette, qui semble avoir besoin de compagnie. D’un pas hésitant, il se rapproche, observe la sculpture étendue là, silencieuse pourtant si pleine de charme. Il se penche délicatement et lui dit sur un ton gêné : 

-          Puis-je m’installer ? 

Feignant de ne rien entendre, Dominique ne bronche pas. N’obtenant pas de réponse, Rodriguez pose à nouveau sa question. Relevant ses lunettes et esquissant un sourire, Dominique répond : 

- allez-y je vous en prie 

Sourire en coin, Rodriguez ne se fait pas prier, et se réjouis même de cette nouvelle compagnie. Le temps est radieux, les rayons du soleil se reflètent sur la petite étendue d’eau, face au confort silencieux de l’océan. Après quelques minutes de somnolence, Dominique ouvre les yeux et croise le regard de Rodriguez, elle fait mine de se redresser, sort un paquet de cigarettes et lui demande : 

-          Vous avez du feu ? -          Sans tarder-il lui tend un briquet argenté, esquisse un sourire et dit, vous voyagé seule ? 

-          Après une brève hésitation, elle répond : et vous, vous êtes là pour affaire ou pour le plaisir ? Pas de femme à l’horizon, pas de bague au doigt, dois-je comprendre que vous êtes seul ? -          Si on veut, la vie me comble de créatures toutes aussi belles les unes que les autres, n’est-ce pas suffisant ? 

-          Votre arrogance est à la limite de l’impertinence, mais j’avoue que j’aime les hommes qui osent. 

Les regards s’échangent, les yeux de Rodriguez s’enflamment, il est impatient de faire plus ample connaissance. Il relève ses cheveux, ses yeux sont comme aimantés, il a soif de cette nouvelle aventure. Ses gestes sont plus libres et il peut enfin se rapprocher. Dominique elle reste stoïque, elle sait qu’il lui faut un plan et ce pigeon là mérite toute son attention. 

- Savez-vous que ce soir le commandant organise une soirée mettant à l’honneur les danses de salon ? 

Dominique réplique : -          intéressant mais je ne sais pas danser. Il va falloir vous trouver une autre partenaire dit-elle d’un ton amusé. 

-          Je ne veux que vous à mes côtés et au diable si vous ne savez pas danser, cela nous permettra de mieux nous connaître. -          Vous semblez croire que rien ne peut….. 

-          Ne soyez pas si difficile, cela ne vous engage à rien. 

D’un geste, Dominique saisi son sac, sa serviette et lui tourne le dos, elle vient d’être confronté aux assauts d’un alter ego et constate finalement que bien souvent le côté rustre et dominant est particulièrement exacerbé. Dominique est mal dans sa peau, ses jambes la démangent, ses vêtements sont devenus des fourmilières qui l’envahissent jusqu’aux parties intimes. Se dirigeant vers l’ascenseur, son image se reflète dans le miroir, elle est comme honteuse, ses traits se crispent, ses yeux n’aiment pas cette autre qui a pris forme. 

Rodriguez en revanche est assez fier d’avoir provoqué cette rencontre et même s’il reste dubitatif quant à sa personnalité, il rêve de la découvrir enveloppée d’une robe de satin. Persuadé qu’elle sera l’affaire du siècle, Rodriguez est déjà porté par le rythme de la valse et entame une danse frivole qui attire l’attention des autres passagers. 

Le soleil décline peu à peu l’invitation du ciel pour enfin offrir au monde l’un de ses plus beaux draps étoilé. L’immense fourmilière flottante grouille de vie, la simplicité des décors à fait place aux fastes de la nuit, des couloirs aux salons, tout un univers renaît pour donner vie l’instant d’une soirée à ces danses oubliées.   

Dominique elle a fort à faire car non seulement la séduction devient son atout majeur mais elle réalise également qu’elle a consacré sa vie au respect d’un ensemble de principes moraux qu’elle n’hésite pas à transgresser. Ce soir ses artifices feront flammes et enfin la vie reprendra son cours. 

17h45, Dominique n’a rien à se mettre, elle bondit hors du lit, attrape le téléphone et interroge l’hôtesse sur cette fameuse soirée dans le salon royal. 

-          Mademoiselle, euh, bonsoir, je voudrais connaître le thème de la soirée s’il vous plaît -          Les Fleurons de la bourgeoisie Madame, souhaitez-vous réserver un vêtement ? 

-          Cela dépend de ce que vous avez à me proposer et des accessoires qui les accompagnent ! -          Si vous permettez Madame, je vous invite à visiter notre galerie, vous y trouverez un éventail de costumes d’époques ainsi que leurs accessoires à toutes les tailles. Désirez-vous la présence d’une hôtesse ? 

-          Euh! écoutez je pensais qu’il était possible de faire les essayages dans ma cabine -          Ce n’est pas une formule courante mais si vous le souhaitez, dans ce cas une caution de 300 euros vous sera demandée ainsi que le formulaire descriptif du costume et des accessoires que vous aurez choisi. La caution vous sera remise en fin de  croisière. 

-          Parfait, cela me convient, je suis un peu difficile et plutôt que de mobiliser une hôtesse, je préfère que vous fassiez parvenir quelques costumes à ma cabine. -          A votre service Madame, souhaitez-vous des vêtements raffinés, brodés, avec de la dentelle ? 

-          Peu importe, l’essentiel c’est que vous ayez un large éventail à me proposer -          Entendu, votre demande est enregistrée, Alexia notre hôtesse se présentera à votre cabine dans un quart d’heure. Ce sera tout Madame ? 

-          Oui, c’est parfait et n’oubliez pas les accessoires. -          Très bien Madame, n’hésitez pas si vous désirez autre chose, et bonne soirée à vous ! 

Dominique s’effondre sur le lit, elle sait que la machine est lancée plus question de renoncer. Elle sent ses tripes se tordrent, les questions fusent, la gorge serrée, elle ressasse les images du passé, celui là même qui lui a infligé sa plus grande blessure. Alexia, ce prénom résonnait comme une lame dans sa tête, le passé surgissait à nouveau, provoquant cette douleur assourdissante. 

J’avais tout bâti pour elle, elle n’avait qu’à ouvrir la bouche et les mots s’exécutaient. Je me souviens de sa peau si douce, ses traits raffinés, elle avait cet étonnant pouvoir de captiver même les âmes les plus sereines, et je n’y avais pas échappé. Il n’y avait jamais de limite, seul l’ambition nous animait et j’aurais été prêt à tout pour elle, elle était devenue la seule dynamite qui explorait mon univers.    

-          Toc-toc, c’est l’hôtesse, je vous amène vos costumes Madame. 

Alexia insiste encore mais toujours pas de réponse, la cabine semble déserte ; l’insistance d’Alexia a provoqué un sursaut presque douloureux chez Dominique, qui instinctivement se lève, et se dirige vers la porte. Elle scrute la pièce vide, cherchant une présence et d’une main tient la poignée de la porte.   

- Deux minutes j’arrive, dit-elle en se tapotant le visage pour reprendre ses esprits Elle ouvre la porte, bafouille un peu, c’est à peine si l’hôtesse distingue les mots d’excuse, 

-          Quelque chose ne va pas Madame ? 

-          Euh, non, j’étais juste assoupit, merci, déposez tout sur le canapé. Cela fait longtemps que vous étiez là ? -          Non quelques minutes Madame, je pensais que vous vous étiez absentée. 

-          Désolée, j’avais l’esprit un peu ailleurs, c’est quoi votre prénom déjà ? -          Alexia Madame ! 

-          Ce sont donc les fameux costumes, j’espère que j’y trouverais quelque chose d’intéressant, j’aime ce qui est hors du commun. Par contre, où sont les accessoires ? -          La petite malle en osier et velours noir contient les chapeaux et l’autre en paille les petits accessoires. 

Ce sera tout Madame ! -          Oui ce sera tout Alexia 

Dominique était figée là, immobile, déshabillant la jeune femme du regard, elle était déstabilisée par cette jolie brune à la chevelure ondulée. Elle avait un air qui lui rappelait sa bien-aimée et à peine avait-elle franchi la porte, qu’une sensation bizarre l’envahissait. Sa mémoire fustigeait de souvenirs, ce ressentiment inattendu annihilait son esprit. Elle se dirigea vers la salle de bain, se rafraîchit le visage et s’engouffra sous l’oreiller. 

 Après de longues minutes inertes, Dominique regarde les costumes qu’Alexia avait emmenés, elle est tiraillée entre l’excitation et le stress, le moment est venu d’entrer en scène. Comme pour se donner du courage, Dominique se sert un double whisky, reste quelques minutes absente puis pousse un long soupir. 

Un peu de courage, plus que quelques heures et je connaîtrai la satisfaction de voir enfin une page de ma vie se tourner. Dominique se prépare, s’épile, elle a déployé sa panoplie de crèmes et autres cosmétiques, c’est parti pour le passeport féminité. Elle découvre les gestes les plus équivoques de la sensualité et savoure ce contact doux avec son corps. Elle a choisit une robe drapée de satin rouge sang au col étroit d’où une fine dentelle doublée dépasse. En deux temps trois mouvements, elle est coiffée et installe délicatement la capote de reps gris orné d’une couronne de rubans découpés. 

Dominique se dirige alors vers son miroir, se contemple, elle est satisfaite du résultat ; la touche finale, c’est le parfum aux extraits de pétale de rose. Elle attrape le flacon métallisé découpé en fleurs et se parfume délicatement, un dernier coup d’œil dans le miroir, elle reste ébahie devant cette métamorphose, simule quelques pas désinvolte en  fredonnant du Chopin. 

Soudain elle s’arrête nette, elle est là immobile, l’instant d’un regard, son image s’est superposée à ce souvenir frustrant d’Alexia, vêtue d’une robe presque semblable lui annonçant sans ménagement leur séparation. Elle n’avait pas eu la force de dire un mot, les phrases s’agitaient incohérente dans sa tête, ses mains atrophiées de douleurs raidissaient ses bras comme pour lui faire voir son abattement. Rien n’y faisait, elle avait pris sa décision et je lisais dans son regard cette effroyable envie que je la retienne. Elle avança d’un pas, gracieuse et légère comme toujours mais mon corps stratifié était devenu une immense masse inerte. Alors elle se détourna et je sue que c’était la fin, le monde n’existait plus, il avait fait place au chaos, au désespoir. La colère, la haine, la peur m’envahissaient et pour la première fois les larmes ruisselaient sur mon visage figé en direction de cette porte mais elle était partie. 

Dominique songeur s’enferme dans le deuil qui a nourrit sa hargne durant des années, puis brièvement la sonnerie de sa montre retentit et l’éveille à la réalité, il est 21 heures. Dominique attrape la boîte de mouchoirs, s’approche du miroir et essuie  délicatement ce visage qui garde encore les traces de l’absence. Le moment n’est pas opportun, ce soir ce passé ne sera pas l’âme de mon mal-être. Elle glisse quelques artifices dans son sac à main et d’un coup d’œil vérifie qu’elle n’a rien oublié, elle le saisit et referme la porte de sa cabine, la soirée peut commencer. 

Déambulant dans le couloir, Dominique appréhende cette intimité frauduleuse qui certes servira à démasquer l’imposteur mais contribuera inexorablement à sa renaissance. A quelques mètres du grand pavillon, on peut distinguer les ombres colorées des projecteurs fluorescents et c’est assez amusant d’observer les reflets déformés des personnes circulant dans leurs sillages. 

Dominique, un peu intimidé parvient à se faufiler à travers la foule, ses mains transpirent dans la dentelle de ses gants, la chaleur semble l’envelopper de frissons comme pour éveiller en elle un malaise, elle s’avance dans cette abondance de vie à la recherche de Rodriguez. Le salon est comble, les couples explosent de fous rires malgré une symphonie majestueuse qui laisse peu de place à la parole. 

Au détour d’un poteau Dominique croit reconnaître un visage familier, elle se rapproche feignant d’entrainer un inconnu dans une farandole gracieuse et légère, virevolte comme une hirondelle, avant d’envoyer valser ce compagnon d’infortune vers une femme au sourire aguicheur. Elle glisse, fredonne, n’hésite pas à caresser le visage des hommes captivés par ses pas feutrés, et cette aisance presque majestueuse. L’allégresse semble la portée, sa robe épouse ses gestes, la tête dressée, elle a l’élégance, le raffinement, la légèreté qu’ont ces ballerines virtuoses de la danse. Tout à coup, son bras tendu sollicite son cavalier, qui d’une révérence solennelle la félicite de sa beauté.

  

-          Permettez moi de vous féliciter vous êtes ravissante ! Quel homme pourrait résister à tant de grâce ? -          Ne sommes nous pas là pour nous amuser, nous avons toute la soirée pour parler. 

-          Veuillez m’excuser mais la tentation était trop grande de vous courtiser -           

Les valses s’enchaînent, Dominique tourne, virevolte, sans que l’ivresse ne s’évapore, ses pieds semblent caresser le sol, elle découvre avec émoi, la sensualité de cette danse qui la plonge dans le regard éloquent de Rodriguez. Tant d’harmonie, de sensualité elle ne peut qu’être subjuguer. 

Enfin l’ivresse musicale s’interrompt et ils s’éclipsent discrètement. Le moment tend redouté devient une récréation d’émotions, de rires, de regards à la fois complices et moqueurs.   

-          Vous êtes une merveilleuse petite coquine et j’avoue que vous attisez ma curiosité. -          Cela vous déplaît-il ? formula Rodriguez 

-          Je ne saurais dire si c’est votre personnalité ou l’étrange façon que vous avez de me mener par les sentiments -          A vous de voir quelle est celle qui convient le plus au chasseur que vous êtes. Et puis je vous l’ai dit, j’aime les hommes qui osent. 

-          Que dois-je comprendre ? -          Tout ce que vous voudrez sauf ce que je ne vous ai jamais dit. 

Comme pour étouffer ses questions Dominique s’éloigne doucement, elle aperçoit à nouveau ce personnage intriguant qui lui semble familier. Rodriguez la suit du regard et perçoit une certaine curiosité pour cet inconnu à l’allure si fière. 

-          Est-ce quelqu’un que vous connaissez ? demande Rodriguez 

-          Pourquoi cette question ? 

Se rapprochant comme pour respirer sa peau, ses mains tentent de résister à la tentation de caresser sa nuque, d’y déposer un baiser délicat, puis il se ressaisit et s’arrête juste au-dessus de son épaule. 

-          Je vous ai observé avant notre danse et j’ai remarqué votre regard insistant sur cet homme -          Etes-vous jaloux ? dit-elle en s’écartant un peu 

-          Je ne suis ni jaloux, ni passionné, je suis juste ébahit devant votre beauté et je souhaite en conserver l’exclusivité autant que possible 

Dominique ne l’écoutait que d’une oreille, elle était distraite par ses émotions, quelque chose en elle éveillait ce sentiment désagréable de trahison. Elle sentait ses poils se hérisser, une certaine froideur se mêlait à la chaleur de son corps, tous ses sens étaient en éveil, elle n’avait qu’une seule envie confronter ses doutes à cet inconnu. Mais une fois encore quelque chose ou plutôt quelqu’un la sortait de ses retranchements. 

-          Vous paraissez troublée que se passe t-il ? chuchota Rodriguez, votre regard échappe même au calme de l’océan, et vos mains sont moites ! -          Si je vous le confiais,  que serait le mystère ? 

-          Très bien dans ce cas, illuminez votre visage d’un sourire radieux et charmez moi encore 

Bien que l’exercice soit difficile, Dominique s’exécute sans pour autant ruminer ce face à face explosif qui le conduirait à la fin de ce stratagème. Elle qui avait connu l’opulence, la richesse, la notoriété avait gardé le goût amer de la défaite, de la déchéance et aujourd’hui sa seule ambition était de pouvoir faire tomber le masque. 

Une musique sifflotait à son oreille, presqu’instinctivement elle se laisse porter par ce chef d’œuvre et entame une valse languissante avec Rodriguez qui jusque là était resté silencieux, la déshabillait d’un œil interrogateur. Cette frénésie ennivrante se prolongea tard dans la nuit jusqu’à ce que ces amants ivres, ne se quittent de fatigue. 

A peine Dominique a-t-elle franchi le seuil de la porte, qu’elle s’effondre sur son lit, le sommeil l’envahit et la soirée n’est plus qu’un souvenir de plus qu’elle retrouvera à son réveil. Mais que lui réserve cette journée, pour l’instant elle a quitté la carapace pour laisser place à l’humanité. Son sommeil est agité, les images du passé la persécute, d’un bout à l’autre du lit, les draps ont gardés les traces de ce sommeil perturbé. 

Le jour s’est levé, la chaleur inonde les parois de la cabine, Dominique ouvre à peine les yeux, relève les draps sur sa tête, gigote dans tous les sens, rien n’y fait il faut se lever. Timidement elle sort la tête, s’étire, tout et rien ne l’invite à consommer cette nouvelle journée, sa seule motivation est le bouquet final. C’est une sacrée aventure, qui demande bien plus d’envergure qu’elle ne s’imaginait et même si elle avait préféré tué son corps, Dominique est persuadée qu’en lui arrachant sa dignité, elle aura détruit son âme. 

Après une brève méditation, son corps quitte progressivement la chaleur des draps et enfin elle se dirige vers la salle de bains. Mais à peine les pieds au sol, elle sent ses chevilles endolories, ses orteils sont engourdis, se sont les stigmates d’une nuit mouvementée. Elle glisse doucement dans son bain, soupire presque de soulagement et les caresses de l’eau prennent soin de son corps, qui durant de longues minutes libère son esprit. 

Légèrement vêtue, lunettes noires, elle se faufile dans le couloir pour rejoindre le Pont 9 et à sa grande surprise, les passagers qu’elle croise semblent préoccupés par une curieuse disparition. Un inspecteur semble mener l’enquête sans réels indices puisqu’il n’y a pas de corps, pas d’armes mais plus inquiétant encore, personne ne semble se souvenir de ce passager. Elle s’avance discrètement à l’écoute des uns et des autres, l’histoire est confuse, bizarre et Dominique souhaite en savoir un peu plus. 

-          Excusez-moi, que se passe t-il ? -          Un homme a disparu, répond une dame un peu âgée et aucun d’entre nous ne se souviens l’avoir croisé 

-          Ah bon, mais peut être est il sur un autre pont ou dans  une autre cabine -          Ce n’est pas l’avis de l’inspecteur Biscornetti en tous cas ! 

  Avant qu’elle ait pu poser sa question, une voix grave émane des hauts parleurs, demandant aux passagers des cabines  113a à 137b de se présenter afin de recueillir toutes les informations éventuelles sur ce passager porté disparu. Tout le monde est sous le choc, la nouvelle vient bouleverser la quiétude des passagers, on entend ici et là les rumeurs, voilà qui alimentera quelques ragots. Dominique met ses lunettes et se dirige vers le bar pour commander un bloody-mary. 

Comme a son habitude, elle s’installe sur un transat,  savoure ce petit remontant en fixant l’horizon. Peu à peu son esprit s’échappe, elle n’a pas remarqué la présence de Rodriguez. Les passagers vont et viennent au gré de leurs loisirs, en petits groupes ou en amoureux, certains font des exercices, mais Dominique réserve plutôt son attention à des enfants surexcités. Regardant plus attentivement, elle observe leurs gestes et reste ébahie devant la taille des cerfs-volants qui valsent dans le ciel, ils exécutent tous des figures plus originales les unes que les autres, mais les plus hallucinants sont les arlequins articulés. 

Rodriguez s’approche d’elle sans se faire remarquer, chemise ouverte, bermuda classique, le beau gosse compte bien user de ses charmes. Tout doucement, il glisse ses bras autour de son cou et lui présente une rose blanche. Dominique surprise affiche un sourire canaille et pivote en trois temps pour s’asseoir en travers du transat. 

-          Quelle attention délicate ? 

-          C’est pour vous remercier de l’excellente soirée que j’ai passé en votre compagnie -          N’y prenez pas trop goût vous risqueriez d’être surpris 

-          Avec vous plus rien ne me surprend, d’ailleurs  j’aimerais tant que vous me parliez de vous -          je suis citoyenne du monde sans couleur, sans frontière, je suis universelle avec une culture une identité qui m’enracine partout et je suis affranchie de liberté 

-          Bravo !  vous avez une façon originale d’envoyer valser la curiosité, dit-il en frappant dans ses mains. Vous êtes une femme complexe qui s’affirme dans l’adversité et cette sensibilité me laisse perplexe -          Changeons de sujet, voulez-vous ? regardez ces couleurs qui s’animent dans le ciel et détendez-vous 

-          Me détendre ? Pff,  bien volontiers mais je ne crois pas que cette affaire nous en offrira le temps -          Quelle affaire ! vous parlez de cet homme qui a disparu ? 

-          Cela ne semble pas vous préoccuper outre mesure ! dit-il en la fixant stupéfait 

Dominique n’eut pas le temps de répondre qu’un homme se présente à eux. Il était de stature moyenne, le costume soigné avec un regard perçant créant presque le malaise. Tenant un petit carnet entr’ouvert à la main, les feuilles valsait tantôt sur son poignet, tantôt dans le vent, comme un mouvement déséquilibré. 

-          Bonjour Madame, Monsieur, permettez moi de vous déranger quelques instants -          Que se passe t-il ? dit Dominique en se redressant 

-          Un homme est porté disparu et le commandant souhaite que lumière soit faite sur cette curieuse disparition -          Pourquoi employez-vous le mot « curieuse » lança Rodriguez en allumant une cigarette 

-          Voyez-vous d’après l’équipage aucun canot de sauvetage ne manque, aucun malaise n’a été signalé, enfin bref il y a une succession d’incohérences qui mérite toute mon attention dans cette enquête pour le moins inhabituelle -           Vous avez raison dit Dominique, c’est vraiment étrange 

-          Auriez-vous remarqué cet homme au cours du voyage ? répliqua l’inspecteur Biscornetti montrant une photo -          Non j’avoue que je n’ai pas fait attention, répond Dominique 

-          Moi non plus ajoute Rodriguez. Mais il est vrai aussi qu’on ne fait pas toujours attention aux gens et puis vous savez, mine de rien nous sommes sur une fourmilière -          Voilà ce qui rend encore plus difficile cette enquête et je n’ai pas encore pu trouver une personne logeant près de sa cabine. Mais dites-moi quelles sont vos numéros de cabine ? 

-          N° 147, dit Dominique d’un air hésitant -           Et  vous Monsieur ? 

-          N° 162, mais moi j’ai une suite pas une cabine -          Très bien, écoutez, je vous ne embête pas plus longtemps, passez une bonne fin de journée 

S’éloignant à petits pas, l’inspecteur Biscornetti laisse Dominique et Rodriguez perplexe, ils s’observent dans un silence mortel. Rodriguez est confus car Dominique n’avait pas l’air si intéressée par cette disparition et curieusement depuis cet échange avec l’inspecteur, elle s’est murée dans un silence de plomb et enchaîne les cigarettes. Dominique est troublée, cette photo lui rappelle vaguement quelqu’un. En revanche elle s’interroge, s’il s’’était fait si discret, presqu’invisible même pour le personnel alors qui pourrait se souvenir d’une ombre parmi tant de passagers. 

Perdue dans ses pensées, Rodriguez lui prend la main gauche, scrute sa paume en silence, la caresse puis lui annonce d’un ton sérieux : 

-          Vous portez un lourd secret et il y a bien longtemps, la mort a déjà frappé à votre porte 

-          Comme bien des gens ici bas, rétorque-t-elle d’un ton agacé -          Allez, souriez, c’était une blague ! Où est donc passé votre sens de l’humour, depuis que cet inspecteur est parti vous semblez ailleurs. 

-          Vous ne croyez pas si bien dire, répond Dominique qui d’un geste abaisse ses lunettes, allonge ses jambes et demande à Rodriguez : -          Voudriez-vous aller au bar et me commander un fruit de la passion avec un léger rhum vieux et des glaçons s’il vous plaît 

Rodriguez secoue la tête et s’éloigne, elle a un foutu caractère, se dit-il, dès que les choses ne lui conviennent pas, elle vous envoie valdinguer comme une toupie. D’abord elle vous ignore, ensuite elle vous apprécie et enfin elle vous jette au moindre écart. Les femmes sont comme le temps, capricieuses, obstinées et par-dessus le marché jamais satisfaites. Enfin bref, j’ai connu pire et ce côté mystérieux a plutôt tendance à exalter ma curiosité. 

-          Mademoiselle ! pourrais-je avoir un fruit de la passion avec un peu de rhum vieux et des glaçons et pour moi juste un martini citron, s’il vous plaît ? 

-          Tout de suite Monsieur. Non loin de lui quelques passagers discutent sur la prochaine excursion et tout le monde se demande si cette enquête ne va pas compromettre cette petite balade sur la terre ferme. Au même moment, l’inspecteur Biscornetti s’approche, il n’a pas l’air d’être dans son assiette. Il s’assied sur un tabouret-bar, commande un gin tonic, puis se frotte le visage avant de pousser un grand soupir de lassitude. Rodriguez qui l’observe s’avance et lui demande : 

-          Alors l’enquête, elle avance, avalant une gorgée de son verre -          Pas du tout, néant, je n’y comprends rien. Un homme décide de faire une croisière, il est enregistré, sa cabine est entretenue et pourtant il disparaît sans laisser de traces. Personne ne peut affirmer l’avoir vu, personne ne s’est jeté par dessus bord, alors que dois-je comprendre ? Comment quelqu’un peut-il disparaître sans laisser de traces ? Il y a forcément une explication. 

-          J’espère que vous éluciderez la question rapidement parce que demain nous accostons et chacun reprend le cours de sa vie. Bon courage, mon vieux ! -          Permettez-moi une question, vous voyagez avec la dame que j’ai vue à vos côtés ? 

-          Non je voyage seul et cette charmante dame n’est qu’une rencontre fortuite sur ce magnifique bateau et je vous avoue que je ne regrette pas d’être venu. -           Elle a quelque chose d’étrange, de mystérieux et j’ai l’impression qu’il est très difficile de savoir ce qu’elle pense 

-          Elle est effectivement un peu mystérieuse, mais nous avons tous notre part de mystère -          Vous avez raison, en tout cas merci pour la conversation 

Tapotant sur son épaule, Rodriguez s’éloigne, il va rejoindre Dominique qui doit certainement s’impatienter mais à peine est-il arrivé sur la terrasse, qu’il constate que Dominique n’est plus là. Il fait le tour du pont, personne à l’horizon, Rodriguez constate encore une fois son caractère impulsif  et il ne peut s’empêcher de laisser exploser sa colère. Pendant ce temps Dominique suit une partie de poker très intéressante dans un petit salon et ne se doute pas une seconde que Rodriguez est à sa recherche. Un homme en particulier retient son attention, il a fière allure, costume trois pièces, chevelure ras du cou. En revanche, il ne porte pas de bijou, pas de montre et fume ce gros cigare infect qui ne semble déranger personne. Il a une petite balafre près du menton et porte à sa poche gauche une épingle dorée enroulée d’un serpent à deux têtes. 

Ce signe distinctif Dominique le connaît, le cercle d’amis qu’il fréquentait dans la haute finance portait cet insigne lors des réunions capitales. Dominique décode ses gestes, observe ses postures, il n’y a aucun doute c’est bien lui. Un terrible sentiment d’effroi l’envahit tout à coup, ses lèvres balbutie, elle se lève discrètement, rase le mur et se dirige sans se retourner vers les portes battantes. Une fois dehors, son souffle reprend peu à peu son rythme, il tente de ralentir son cœur emballé et glissant la main contre une paroi, virevolte pour être définitivement hors de portée de cet homme. A peine son dos aplati contre le rideau, les yeux encore fermés, Dominique tente de se ressaisir quand Rodriguez apparaît comme par enchantement devant elle. 

Sursautant de stupeur, elle le fixe du regard, la gorge nouée elle l’attrape par les bras et ses seuls mots sont : 

-          J’ai besoin d’un verre tout de suite 

-          Vous avez l’air d’avoir vu un fantôme, dit Rodriguez en plaisantant -          Vous voulez dire l’enfer ! réplique Dominique d’un ton sec 

-          Allons n’exagérons rien ! venez  je vous accompagne au bar. Je crois qu’ensuite un peu de repos vous fera beaucoup de bien. 

Rodriguez à la fois troublé et dubitatif, reste silencieux et constate l’agitation dont elle fait preuve. Il n’y a pourtant rien à craindre se dit-il, je serais curieux de savoir ce qui l’a mis dans cet état. Elle est pâle, elle a l’air horriblement choquée et je suis impuissant devant sa détresse, si seulement elle voulait m’en parler, peut être pourrais-je l’aider. 

La journée se termine et chacun de son côté fait le bilan de ce qui s’est passé. Dominique est effondré sur son lit, ses affaires traînent un peu partout dans la pièce et la boîte de mouchoirs est presque vide. Rodriguez lui est accoudé au bar, il déguste un double whisky, la journée a été mouvementée et lui aussi aurait bien besoin de se reposer. 

Le bateau poursuit sa route, finalement Rodriguez n’aura pas profité encore une fois des excursions, ce qui lui aurait permis de découvrir d’autres lieux, d’autres cultures et surtout pleins d’endroits insolites qui lui serviraient pour ses histoires. Echec et Mat, le Don Juan avait misé sur la mauvaise pouliche et le temps approchait à grands pas vers une vérité encore plus inattendue. 

Dominique quant à elle, profitait du calme paisible de sa cabine et s’était assoupie enveloppée de son drap de bain. Ses jambes sont suspendues dans le vide. 

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